Le rêve d’un Montréal plus juste

Inégalités sociales et pauvreté, une préoccupation majeure des jeunes Montréalais

S’il est difficile d’exprimer la précarité de sa situation sociale en public, il l’est encore davantage quand on est en bas âge. Les difficultés financières ont pourtant régulièrement fait leur apparition dans les conversations, comme un frein réel à l’épanouissement et une source importante de frustration. Même quand les enfants ne sont pas personnellement en situation difficile, la cherté de la vie et la pauvreté figurent parmi les inquiétudes les plus récurrentes de Tours de tables — La Grande Tournée.

À l’inverse des idées reçues, les 6-17 ans ont une conscience particulièrement aiguë des inégalités et de la violence sociale, et surtout une envie de s’engager activement pour une société plus juste.

Samuel Giroux

Télécharger la version PDF

La pauvreté renvoie à tout un imaginaire individuel et collectif. Ces représentations intériorisées sont très étroitement liées à notre socialisation et à notre éducation, qui jouent un grand rôle dans la manière de la penser ou de la vivre au quotidien. Le rapport à la pauvreté est donc relatif à l’expérience subjective; celle-ci crée des hiérarchisations conscientes ou non de nos relations avec les autres. Les réponses récoltées auprès d’un échantillon d’enfants de deux groupes d’âge, 6-11 ans et 12-17 ans, dans 19 arrondissements de la Ville de Montréal aux milieux socioéconomiques tous différents nous ont permis d’appréhender les représentations de la pauvreté lors de l’enfance et ainsi de l’étudier au travers de plusieurs thématiques.

La pauvreté : un sujet récurrent, abordé de biais

L’Institut de la statistique du Québec évaluait à 14,7 % le taux de familles à faibles revenus dans la métropole.

La pauvreté des familles est une réalité à Montréal : en 2014, l’Institut de la statistique du Québec évaluait à 14,7 % le taux de familles à faibles revenus dans la métropole. Elle frappe davantage l’est de Montréal (Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, Montréal-Nord et Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, notamment), et, d’après Cathy Inouye qui travaille pour l’organisme communautaire voué à la défense de la justice sociale Projet Genisis, « de plus en plus de gens vivent la pauvreté ». Ce constat n’est pas une simple intuition, puisqu’il a été corroboré en 2016 par une étude de Centraide et de l’INRS qui estimait à 30 % l’augmentation du nombre de travailleurs pauvres à Montréal entre les années 2001 et 2012, et à 40 % le nombre d’entre eux qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Il n’est donc pas étonnant que ce sujet se soit invité à la table des discussions avec les enfants. Bien sûr, pour toutes sortes de raisons — la sensibilité du sujet aurait mérité des entretiens individuels plus approfondis — , les enfants avaient tendance à aborder cette problématique de biais. La précarité, les difficultés financières, l’itinérance étaient davantage posées comme des caractéristiques de l’« autre » — une connaissance, des gens de l’école, des personnes du quartier ou d’un quartier voisin — plutôt que décrites comme une réalité vécue.

Ainsi, nous avons remarqué une prise de distance dans la manière dont les enfants des quartiers les moins nantis parlaient d’eux-mêmes. Les participants évitaient de qualifier leur situation de « pauvre » ou de « précaire », et nuançaient leurs propos en expliquant qu’il y avait pire ailleurs :

« On ne voit pas de pauvreté et de sans-abri dans le quartier comme on en trouve au centre-ville, mais on côtoie des camarades qui sont dans le besoin tous les jours à l’école. »

Touka, 14 ans, Mercier–Hochelaga-Maisonneuve

Cette relativisation n’est pas l’apanage des milieux les plus modestes. Les enfants grandissant dans un contexte plus aisé avaient le même comportement, minimisant leurs privilèges par rapport à ceux des autres :

« Moi, je trouve qu[’Outremont] c’est riche, mais pas le plus riche de tous. »

Alexandra, 13 ans, Outremont

« Moi, je trouve que c’est un quartier riche, mais que les gens ne sont pas déconnectés du reste. Moins qu’à Ville Mont-Royal par exemple. Les gens sont pas si snob, c’est pas généralisé. »

Majdi, 16 ans, Outremont

S’il faut prendre en considération qu’il n’est pas facile pour un enfant de parler du degré de pauvreté de sa famille sous le regard des autres et qu’il sera donc difficile d’avoir un portrait fidèle de la réalité (données sociologiques des participants incomplètes), il reste que certains indices ne trompent pas.

La cherté de la vie, véritable frein à l’épanouissement

Aux questions « Qu’est-ce qui vous déplaît ou vous énerve à Montréal ? » et « Que changeriez-vous, si vous étiez maire ou si vous aviez une baguette magique ? », les réponses des enfants ont permis d’identifier deux principales sources de colère, de frustration et de mal-être : la pollution et les voitures [voir analyse d’Éliane Brisebois], et la cherté de la vie.

Le coût de la vie à Montréal empêche les jeunes et leurs familles de profiter de certains services et divertissements et de certaines activités culturelles et sportives [voir aussi l’analyse de Pauline Neveu]. Parfois, cela les affecte même dans des besoins essentiels, tels que la nutrition et l’habitat.

À Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, lors de la discussion avec les plus jeunes, le terme « cher » est ainsi revenu à dix reprises, signalant un véritable stress quotidien. Il concernait majoritairement l’accès à de la nourriture et à des activités sportives ou culturelles :

« Moi j’aime La Ronde mais c’est vraiment cher. Sinon l’année passée on avait la passe alors on y allait quand même souvent. Mais là on n’a pas la passe alors c’est comme 60 $ pour une journée et on est 5 alors... [...] Je diminuerais les prix dans les choses, car tout est devenu cher. Toutes les activités en famille sont chères et on doit seulement les faire avec notre mère ou notre père. J’appellerais les compagnies pour leur dire de baisser les prix ou donner des cartes cadeaux. Exemple : au centre de trampoline, c’est 14 $ pour une heure... c’est trop cher si on veut y aller toute la famille ensemble. »

Jasmine, 11 ans

« Une autre chose que j’aime pas c’est que souvent des activités c’est trop cher et on n’a pas assez d’argent (exemples : aquadôme, Biodôme, La Ronde, parc aquatique...) J’irais beaucoup plus souvent mais c’est trop cher. [...] Même être dans une équipe de sport c’est cher. »

Kyrion, 11 ans

Ce sentiment d’exclusion s’est manifesté dans d’autres quartiers :

« Les activités de sport, les restos coûtent trop cher, ma mère n’a pas les moyens. »

Gabrielle, 12 ans, Lachine

« Les choses que j’aime sont trop chères, comme réserver des terrains pour jouer au soccer. »

Taki, 12 ans, Montréal-Nord

« Des fois, il y a des choses trop chères et on ne peut pas se les payer. »

Salman, 7 ans, Côte-des-Neiges

« Les trucs de base sont trop chers pour certains. »

Micheline, 13 ans, LaSalle

Ces propos traduisent la frustration ressentie par rapport au coût excessif de la vie, qui les brime dans leur épanouissement. Parfois, ils ont même de la difficulté à trouver les mots pour exprimer leurs sentiments :

« Je préfère en dire que l’argent n’existe pas. À cause que j’aime pas quand le prix est trop cher. Je me sens... je ne sais pas comment le dire. Pour les choses importantes, comme qu’on puisse aller au travail gratuitement. »

John-Christoffer, 6 ans, Le Sud-Ouest

Juste avant, il venait de déclarer :

« Je n’aime pas rester à la maison et des fois, on reste et on n’a rien à faire. On regarde la télé et moi, j’ai envie de sortir, d’aller au parc. »

Même si, dans certains cas, les enfants ont l’impression que leurs goûts relèvent du caprice (sentiment d’illégitimité), comme celui d’avoir accès à un terrain de soccer, ils reconnaissent tout de même le caractère essentiel de certains besoins à combler pour leur développement et leur bien-être. Or, ces mêmes besoins peuvent ne pas être comblés à cause d’une question d’argent.

À Montréal-Nord, le désarroi laisse souvent place à une colère teintée d’angoisse. À cette table, les enfants ont été parmi les plus réceptifs aux collations offertes pendant la discussion. Ils mangeaient hâtivement, se resservaient à de nombreuses reprises et demandaient s’ils pouvaient emporter le surplus à la maison.

« Les maisons belles [...] ne sont jamais dans le budget de mes parents. »

Sohaib-Imrane, 10 ans

« [Montréal], ce serait une méchante personne, qui nous donne pas à manger, parce que tout le monde veut de l’argent et il faut payer pour manger. Il tuera tout le monde. »

Wadia, 10 ans

La soif de justice sociale : les jeunes Montréalais particulièrement sensibles au malheur des autres

Si les plus jeunes sont plus enclins à parler des freins économiques à leur épanouissement, les adolescents ont tendance à en parler en termes plus généraux et à évoquer les difficultés des résidents de leur quartier. Mais quel que soit leur âge, on remarque un réel souci des jeunes Montréalais pour ceux qui vivent dans une grande précarité. Entre empathie et indignation, leur envie d’agir est étonnante.

Parmi les traits de caractère les plus souvent associés à leur ville (« Si Montréal était une personne ? »), la générosité, l’entraide, le soutien aux plus démunis reviennent très fréquemment. Montréal apparaît comme une figure parentale et protectrice. Elle est perçue comme empathique et généreuse envers ses citoyens, à qui elle donnerait la même chance, leur permettant de se sentir chaleureusement accueillis et d’avoir accès à des ressources, à un vivre-ensemble et à une cohabitation harmonieuse. Cette générosité est souvent associée au climat de paix et d’acceptation dont devraient jouir tous les citoyens, indépendamment de leur classe sociale, de leur ethnicité ou de leur sexe.

Une participante née à Cuba l’imagine ainsi :

« Une personne qui réunit la famille, fait la paix entre nous, porte un chandail bleu comme une planète. »

Sophia, 9 ans, Pointe-aux-Trembles

Montréal est également présenté comme quelqu’un de bienveillant :

« Je voudrais que ce soit une personne qui accueille plus de gens d’autres pays à Montréal. Parce que c’est très gentil. »

Eva, 6 ans, Le Sud-Ouest

« Je pense qu’elle serait généreuse, elle aura comme tout le monde dans son corps, elle aura une partie généreuse et une partie méchante, mais c’est juste une petite partie parce qu’elle a plus de générosité. Parce qu’elle pourra être gentille avec les autres et accueillante quand les gens vont venir, elle sera contente de les voir. »

Kim-Carly, 9 ans, Le Sud-Ouest

« Moi je pense qu’elle pourrait être la personne la plus intelligente sur la planète. Parce qu’elle aurait le plus gros cerveau. Elle serait très très très gentille avec les gens et elle ne briserait jamais les lois. »

Shannon, 8 ans, Le Sud-Ouest

« Quelqu’un de rassembleur : qui rassemble tout le monde. Qui aime ça être en gang pour faire les choses. »

Marie-Thérèse, 10 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Si Montréal était vivante, j’aimerais qu’elle fasse la paix dans la vie, et qu’elle anime des activités. Souvent, au centre-ville on voit des gens pauvres et bah, tout à coup, ils [deviennent] des gens norma[ux]. Pas riches, pas moyens, des gens norma[ux]. Qui permet à tout le monde d’avoir une belle vie. »

Malak, 7 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Une personne qui fait à manger pour les pauvres. Qui fait des fudges. »

Sasha Nadira, 8 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Si Montréal était une personne, j’aimerais qu’elle fasse beaucoup de festivals. S’il y a des gens pauvres dans la terre, elle leur donne de l’argent. Ne pas faire de la pollution dans la terre. »

Kendy, 7 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Je dirais une personne ouverte, ouverte d’esprit. »

Kensa, 13 ans, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension

« Une personne qui accueille des gens, qui est accueillante à chaque fois qu’elle voit des personnes. »

Youssef, 12 ans, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension

À Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, Anna, 16 ans, compare Montréal à un chien « parce que c’est accueillant, c’est gentil et ça accepte tout le monde. Montréal c’est un peu ça : une ville multiethnique, accueillante et jamais méchante. »

À Côte-des-Neiges, un enfant âgé entre 6 et 11 ans, décrit Montréal comme « [Une personne] extra-gentille. Quand les gens sont sans-abri, elle construirait des abris pour eux. Quand tout va bien, elle serait jaune. Quand elle a de la peine, elle serait bleue. »

Le constat est valide pour la très grande majorité des quartiers. L’altruisme des enfants et leur souci des plus pauvres se manifestent aussi dans les multiples solutions qu’ils formulent pour lutter contre les principales tares de leur ville : la pauvreté et l’itinérance.

La volonté de lutter contre l’itinérance

Les questions « Si tu avais une baguette magique et que tu pouvais réaliser un souhait pour ta ville, quel serait-il ? » (pour les tout-petits) et « Si tu étais maire de notre ville et que tu pouvais réaliser une chose, qu’est-ce que ça serait ? » (pour les adolescents) ont donné lieu à pléthore de prises de position sur la pauvreté, la toxicomanie ou l’itinérance. Beaucoup espèrent une meilleure prise en charge des populations concernées voire une disparition des inégalités sociales. Ils se sont montrés particulièrement touchés par ces enjeux. Ils formulaient bien sûr de grandes aspirations, mais se montraient toutefois lucides :

« Ce serait beaucoup plus facile si on avait des baguettes magiques, mais on n’est pas dans le monde d’Harry Potter ! »

Medhi, 7 ans, Ahuntsic-Cartierville

Les enfants attestent d’une volonté de changer le réel et les inégalités entre les classes sociales.

Qu’il s’agisse de solutions plutôt fantaisistes ou au contraire assez concrètes, les enfants attestent d’une volonté de changer le réel et les inégalités entre les classes sociales sur l’île de Montréal. Dans Le Sud-Ouest, par exemple, cela a été un des sujets récurrents des deux discussions :

« Ça serait de faire des activités pour la population... pour les gens qui vivent dans la rue, comme leur montrer des choses, faire des activités pour leur montrer des choses. Ça leur apporterait plus de savoir pour savoir ce qu’ils feraient dans le futur... »

Valentina, 9 ans

« Moi, si j’étais mairesse, j’aiderais tout le monde qui voudrait une maison pour que personne ne soit dans la rue. [(...)] Je trouverais un endroit pour construire des grandes maisons où on pourrait laisser les pauvres venir manger, dormir. »

McKyla, 12 ans

« Moi, pour la pollution, j’arrêterais d’utiliser les sacs en plastique, parce que ça, ça fait pas mal de pollution. Et comme McKyla, je ferais quelque chose pour les gens dans la rue. Je ferai une grande maison dans laquelle ils pourraient venir le temps qu’ils et elles se trouvent du travail et qu’ils aient de l’argent pour s’acheter une maison. »

Lilie, 13 ans

« Une grande maison pour les gens dans la rue le temps qu’ils et elles se trouvent du travail. »

Éloi, 10 ans

Ça a aussi été le cas dans d’autres quartiers, comme le donnent à voir ces exemples :

« Je voudrais plus de maisons pour les sans-abri dans certains quartiers avec un lit, et une salle de bain. »

Préssendia, 10 ans, Anjou

« Moi, c’est les personnes qui sont dans les rues qui n’ont pas assez d’argent pour se payer une maison, un appartement, qui n’ont pas assez d’argent pour manger et tout. Mettons en hiver, il fait -35 degrés puis ils gèlent dehors. Il faudrait peut-être quelque chose pour les réconforter. Il faut peut-être faire un petit foyer pour les personnes qui traînent dans les rues. Puis, il y aussi des adolescents qui peuvent fuguer de leur famille puis qui pourraient se réfugier dans un petit foyer. »

Savany, 14 ans, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension

« Les itinérants aussi. Il y en a beaucoup qui sont dehors à cause de la drogue. Parce que parfois, il y a des centres d’hébergement mais il faut aussi de l’aide psychologique. »

Olivier, 12 ans, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension

« Quand je vais au centre commercial, je vois des sans-abri. Donc, un endroit pour les sans-abri pour qu’ils puissent s’abriter. »

Ahlem, 11 ans, Saint-Léonard

« Permettre aux personnes sans-abri à rester dans les maisons vides pendant que les gens partent en vacances. »

Abigaëlle, 10 ans, Montréal-Nord

Les idées qui semblent faire consensus parmi celles proposées par les enfantstrouver un moyen d’offrir un toit aux personnes en itinérance et les former pour qu’elles puissent travaillerillustrent, derrière leur bonne volonté et leur grande empathie, l’incompréhension qu’ils et elles ont du sort des itinérants. Pourquoi quelqu’un serait dans la rue si ce n’est que parce qu’il n’a pas d’argent ?

On le sait, la question est beaucoup plus compliquéeproblèmes sociaux, psychologiques, dépendance aux drogues, exclusion sociale, quête spirituelle, marginalisation, etc. Sylvie, 14 ans, une adolescente très articulée du quartier Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, semble en avoir davantage conscience. Elle propose pour sa part des projets coopératifs entre instances politiques et associatives, qui permettraient de lutter sur les fronts du logement, de la toxicomanie, de la détresse psychologique et des besoins propres aux peuples autochtones :

« On pourrait parler avec le gouvernement, avec les associations des familles pauvres, des choses comme ça. Ou le ministère de la Santé parce que les personnes qui sont dans la rue, souvent, elles prennent de la drogue, elles fument, donc elles sont en mauvaise santé. Les logements sociaux, ceux qui ne vont pas bien mentalement, on pourrait les mettre dans des centres pour pouvoir les éduquer pour les aider à travailler. Et, si le gouvernement est d’accord, on pourrait faire plus de logements parce que la plupart des personnes pauvres, j’ai appris que c’est des personnes qui viennent du Nord, qui ont travaillé fort pour essayer d’avoir une vie meilleure. C’est des Autochtones en fait, mais ils arrivent là, ils ne savent rien. C’est pour essayer de les orienter dans la vie. »

Les solutions proposées varient donc selon leur niveau de compréhension de la complexité du problème de l’itinérance. Mais elles montrent la conscience que les jeunes ont de l’urgence d’agir et leur aspiration à une société solidaire.

La fin des inégalités sociales

Les jeunes ont également fait mention de quelques pistes de solution pour régler les problèmes de l’embourgeoisement et de la cherté de la vie, appelant de leurs vœux une société parfaitement égalitaire :

« Montréal devrait changer et que les enfants, les adultes, les pauvres, les riches auraient les mêmes droits. [...] Que les pauvres, à la place d’être pauvres et mendiants, qu’ils aient de l’argent pour acheter leur nourriture et que les riches, leur montant descend pour donner aux pauvres. »

Medhi, 8 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Que les pauvres deviennent des riches. »

Sasha Nadira, 8 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Que tout le monde soit égal dans l’argent, que tout le monde ait le même salaire. »

Mylad, 11 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Souvent, au centre-ville on voit des gens pauvres et bah, tout à coup, ils sont des gens “normal”. Pas riches, pas moyens, des gens “normals”. »

Malak, 7 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Qu’il n’y ait pas de mal. À peu près pas de pollution. Pas d’accident, pas d’accidents d’autos, pas de voleurs et pas de pauvres. »

— Animatrice : « Tu voudrais que tout le monde ait le même nombre d’argent, que ce soit égal ? »

« Pas tous égaux, mais faudrait pas qu’il y ait plus d’hommes et de femmes avec un chapeau devant eux dans la rue. »,

Mariana, 10 ans, L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève

« Moi, ça serait de faire des organismes et des activités gratuites pour aider les pauvres et ceux qui ont besoin d’aide un peu. Ils donneraient des vêtements aux pauvres qui viennent et qui ont besoin, de l’argent et un peu de nourriture. J’en connais un organisme comme ça dans mon quartier, l’argent va un peu pour les pauvres, c’est comme un bazar. »

Sophia, 7 ans, Mercier–Hochelaga-Maisonneuve

« Donner plus d’argent aux pauvres. Si on a 20 $, il faudrait donner la moitié pour les pauvres. [...] Que les organismes puissent donner des affaires aux gens qui n’en ont pas. »

Kyron, 11 ans, Mercier–Hochelaga-Maisonneuve

« [Il faut investir] à la bonne place ! Pas faire trop-trop d’activités et tout, mais les gens qui n’ont pas à manger, c’est à eux qu’il faut penser. Plus d’accueils Bonneau pour que les gens puissent aller manger et se réchauffer la nuit. »

Jasmine, 11 ans, Mercier–Hochelaga-Maisonneuve

Lutter contre la cherté de la vie

À Lachine, Miya, 11 ans, amorce une conversation à partir de ses frustrations quant au coût des activités :

« J’aime les activités sportives mais c’est cher, comme j’aime la gymnastique c’est cher, le patinage artistique c’est cher, le ballet c’est cher. Ma mère n’a pas beaucoup de moyens pour acheter ça. Aussi : aller manger dans les restos coûte trop cher, ma mère n’a pas les moyens. »

Elle n’est pas la seule à évoquer ses difficultés financières, mais quand vient le temps d’évoquer les réformes à mettre en place et les obstacles à surmonter, toute la table prend activement position :

« [Il faudrait] que les salaires augmentent. [Les itinérants, on pourrait] leur donner de la nourriture et des endroits où loger : on les aide à développer la société pour qu’ils nous aident à développer la société. »

Yoan, 12 ans

Gabrielle, 12 ans, est d’accord.

« J’aimerais ça que les enfants pour qu’ils aient plus d’argent, qu’ils fassent des petits “travails” comme dans des restaurants, ils pourraient aller servir le monde, après l’école ou les fins de semaine », poursuit Miya.

« Je gagne rien ! Mes parents oublient de me donner de l’argent de poche ! » ajoute Yoan.

À LaSalle, plutôt que de voir augmenter les sources de revenus, le groupe considère qu’il faudrait rendre plus accessibles certains produits, notamment les denrées alimentaires :

« Les trucs de base sont trop chers pour certains. Il faudrait baisser les prix pour que les gens aient de quoi manger et s’habiller. » Micheline, 13 ans

« Au lieu de baisser le prix, on pourra créer une chaîne de magasins qui vendent des affaires à plus bas prix, des affaires essentielles. » Alex, 13 ans

« Ce serait mieux que les dépanneurs vendent de la marchandise à bas prix, en ce moment il y en a qui vendent à plus haut prix que d’autres. Les dépanneurs rajoutent des « taxes » [marges de profit] pour se faire de l’argent pour eux-mêmes. » Justinion, 12 ans

« Donc il faudrait une loi pour obliger les magasins à avoir les mêmes prix ? » (Animatrice)

« Ce ne serait pas facile. Il faudrait absolument de l’aide du gouvernement. » Alex

Conclusion

Lorsque la pauvreté a été abordée pendant les Tours de tables et qu’on y a proposé des solutions, les enfants se sont souvent abstenus de parler de leur réalité. Il n’est pas facile pour eux de s’exposer au regard des autres. Peut-être aurions-nous obtenu des résultats différents avec des entretiens individuels. Ceci dit, elle est apparue comme un sujet particulièrement central dans leurs préoccupations et révélait une incroyable empathie de la part des plus jeunes.

Si les enjeux qui se nouent derrière les inégalités sociales, l’itinérance, la cherté de la vie et l’embourgeoisement ne sont pas toujours compris dans toute leur complexité par les enfants, reste qu’ils sont vécus comme de profondes injustices.

À leur niveau, ces problèmes financiers sont une entrave à leur bien-être. Ils limitent leur épanouissement personnel, leurs possibilités de prendre part à des activités culturelles, éducatives ou de divertissement. Mais aussi leur droit d’accéder à un logement de qualité sans crainte de voir leur famille évincée, leur droit d’habiter dans un quartier qui correspond à la situation socioéconomique de ses habitants, leur droit de manger trois repas par jour, etc.

Au niveau collectif, les enfants aspirent à une société plus solidaire, plus offensive sur le front des inégalités sociales et salariales. Il a été proposé qu’on réduise le coût de certaines activités et de certains services, notamment alimentaires, et qu’on offre davantage de services gratuits par le biais d’organismes mis sur pied à cet effet. L’itinérance est un problème majeur pour les enfants. Il a été proposé que le gouvernement et la Ville de Montréal créent davantage d’installations, de programmes éducationnels et de services psychologiques pour leur venir en aide. Pour les enfants, l’itinérance est un problème qui doit être pris au sérieux et sa prise en charge fait partie de leurs souhaits les plus chers.

Transcripteur et étudiant en sociologie à l’UQAM, Samuel Giroux s’intéresse particulièrement aux inégalités sociales, à la toxicomanie, aux réalités autochtones, à la littérature et à la traduction, entre autres disciplines.