Montréal, ville
de l’enfance

De l’importance d’écouter les préoccupations et
besoins des jeunes pour mieux façonner la ville

Le philosophe Jonathan Durand Folco nous explique en quoi les voix des enfants constituent des connaissances, des « savoirs citoyens », des savoirs d’usage et expérientiels sur lesquels les lois et l’action publique devraient s’appuyer pour dessiner une ville pleinement inclusive.

Jonathan Durand Folco

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Trop souvent, la ville est conçue du simple point de vue de l’adulte pleinement constitué, autonome, travailleur, propriétaire d’une résidence et d’une voiture. Pourtant, une grande partie de la population, les enfants et les adolescents, possède des besoins spécifiques, des capacités physiques et intellectuelles différentes, des intérêts et des désirs d’une nature particulière, qui tendent à être ignorés ou invisibilisés par les politiques publiques et le modèle de développement urbain dominant. C’est pourquoi une ville inclusive, à la hauteur des exigences de tous les âges, doit d’abord entendre la voix des jeunes, leurs expériences et leurs rêves. Ils représentent autant de connaissances, de « savoirs citoyens », savoirs d’usage et expérientiels, sur lesquels les lois et l’action publique doivent s’appuyer.

Avec la nouvelle édition des Tours de tables, une innovation sociale visant à dégager la parole citoyenne à travers une série de discussions animées dans les 19 arrondissements de l’île, des jeunes de 6 à 17 ans ont eu la chance de partager leurs impressions, idées, inquiétudes et aspirations concernant un lieu central de leur existence : la ville de Montréal. L’écoute attentive des besoins et des préoccupations des enfants et adolescents représente un élément fondamental pour élaborer une politique de l’enfance juste et adaptée aux premières étapes de la vie.

Une génération écocitoyenne

D’emblée, une caractéristique commune semble se dégager des multiples échanges et interventions des enfants; la plupart des commentaires, et des thèmes abordés touchent directement à plusieurs aspects de l’écocitoyenneté. Qu’est-ce que l’écocitoyenneté ? C’est la conscience d’appartenir à un environnement, un milieu, un territoire, bref un espace qui structure notre existence et avec lequel nous sommes en relation intime, ce qui implique donc un ensemble de droits et de devoirs vis-à-vis de ce milieu. Cette conscience ne se limite pas à la « nature » et aux terrains sauvages : il inclut également les espaces humains et habités, ce qu’on appelle généralement les « milieux de vie ». Par exemple, plusieurs enfants ont souligné l’importance de préserver les espaces verts, d’assurer la propreté des lieux publics, d’apaiser la circulation automobile, et d’avoir accès à des zones de loisirs pour différentes activités : piscines, parcs, patinoires, aires de jeux, etc.

« J’aime ça les parcs, tout ce qui a rapport avec la nature où tu peux te promener et faire ce que tu veux. Puis aussi, des espaces où tu peux faire du sport, du soccer ou du frisbee. »

Béatrice, 11 ans, Pierrefonds-Roxboro

Toutes ces suggestions apparemment disparates convergent vers la nécessité de développer des milieux de vie attrayants, agréables, propices aux rencontres, au jeu, et aux activités physiques et extérieures.

L’écocitoyenneté s’enracine ainsi dans le soin du milieu et le développement d’espaces publics de proximité : rues aménagées pour les piétons et les cyclistes, jardins communautaires, installations dans les parcs et autres. Ces espaces ne sont pas uniquement utiles pour le divertissement, la vie familiale et les activités personnelles; ils sont aussi et surtout des lieux de socialisation, de rencontres et d’échanges entre différents individus, groupes sociaux et communautés culturelles. En fait, plusieurs jeunes ont soulevé le désir de voir dans la ville plus de contacts et de connexions entre les gens, par-delà les regards fixés sur les tablettes et téléphones portables.

« Je pense que ce serait possible d’arrêter d’être tout le temps sur son téléphone. Si c’est pour le travail je comprends, mais juste pour texter, je comprends pas. Ce serait difficile d’arrêter le téléphone portable pour les gens qui ne pensent pas aux autres, et plus facile pour les personnes généreuses qui aident ceux en difficulté. »

Ariana, 11 ans, Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles

Ainsi, plusieurs jeunes désirent que les gens puissent se voir, se parler, porter une attention aux autres et les aider en cas de besoin. Ce civisme, ou solidarité minimale entre citoyens d’une même ville, permet de dépasser le stade de la simple cohabitation où chacun est enfermé dans sa bulle et ses réseaux privés. La « vie publique », axe central de la citoyenneté, apparaît donc comme un bien pour plusieurs enfants qui conçoivent la ville comme « espace extérieur », le « dehors » de la vie familiale et privée, un terrain de jeu, de rencontres, d’expérimentations et d’entraide.

Outre les dimensions qui touchent l’aménagement de l’espace physique (les rues, les infrastructures et l’environnement), plusieurs jeunes ont également soulevé des enjeux de nature sociale : lutte contre la pauvreté, besoin de favoriser l’accès au logement, aide aux personnes en situation d’itinérance [voir l’analyse de Samuel Giroux], accueil des nouveaux arrivants, etc. L’écocitoyenneté ne se limite donc pas au souci de l’environnement, car il s’enracine dans une conscience sensible des inégalités sociales. Cela transparaît jusque dans la perception nette que les ados ont des problèmes d’embourgeoisement : coût de la vie élevé, trop de condos, prix des loyers, etc.

« À la place de condos, on devrait construire des choses utiles pour tout le monde. »

Mégane, 13 ans, Rosemont — La Petite-Patrie

« Les maisons belles ne sont jamais dans le budget de mes parents. »

Sohaib-Imrane, 10 ans, Montréal-Nord

Bien que la « question sociale » n’ait pas été au cœur de toutes les discussions, il semble que le désir de rendre la ville plus attrayante soit lié à une préoccupation réelle des jeunes pour l’accessibilité, la justice et la solidarité. Si le but de la ville est de favoriser le « bien vivre », c’est-à-dire la convivialité et l’épanouissement de chacun, il faut encore que cette ville puisse être agréable pour tous, et non seulement pour quelques-uns.

L’engagement et la participation citoyenne

L’écocitoyenneté latente ou effective des enfants ne se limite pas à la conscience sociale et écologique; elle comprend aussi l’engagement politique et la participation citoyenne. Bien que leur conscience politique ne soit pas aussi développée que leur sensibilité pour le milieu de vie, quelques-uns se voient en futurs politiciens :

« Ma mère m’a dit qu’il y avait ce talk-show sur la politique, et moi, dans la vie, je veux être politicien. »

Youssef, 11 ans, Lachine

L’écocitoyenneté latente ou effective des enfants ne se limite pas à la conscience sociale et écologique; elle comprend aussi l’engagement politique et la participation citoyenne.

De plus, certains adolescents portent une vision démocratique bien cultivée, fondée sur l’idée de l’écoute active et du leadership partagé. Cela détonne beaucoup avec le style habituel des « politiciens professionnels » qui ont tendance à prendre toutes les décisions et à garder le pouvoir pour eux :

« Être mairesse, c’est de représenter la ville. Donc, si j’avais un projet, ce serait plus l’écoute de la société. Je n’imposerais pas quelque chose. L’idée qui reviendrait le plus serait celle que je choisirais. »

Florencia, 14 ans, Pierrefonds-Roxboro

Bien que chaque jeune ne rêve pas d’une carrière de conseiller municipal ou de député, plusieurs manifestent un goût réel pour la participation. Beaucoup ont expérimenté des formes d’engagement communautaire et associatif (par le biais d’équipes sportives mais aussi de participations à des corvées, à des collectes de vêtements ou de biens alimentaires pour les plus démunis). Certains semblent même être familiers avec les outils de sensibilisation et de mobilisation du grand-public : pétitions, sondages, recrutement ciblé, consultations, collectes de fonds, etc. En témoigne cette conversation à Ahuntsic-Cartierville :

« On doit aller dans des endroits où les jeunes se fréquentent le plus, surtout les écoles parce que c’est là qu’il y a tous les jeunes. On va aller exposer nos idées et voir ce qu’il leur tente le plus de faire. Une sorte de sondage, les rallier. Ensuite, exprimer nos idées, genre, sur le plan politique. Les plus grandes difficultés, ce serait : est-ce que ça va rassembler tout le monde ? Il y a sûrement des personnes qui ne sont pas tentées de faire ça. Il y a toujours des conflits de qu’est-ce que ça va coûter, où est-ce qu’on va faire ça. Il y a plein de difficultés, mais si tout le monde est motivé pour les faire, on va franchir les obstacles. » Talia, 15 ans

« Les collectes de fonds ça fonctionne bien. Des fois, à notre école, on fait des journées couleurs — parce qu’on a un uniforme — on fait des journées couleurs pour s’habiller comme on veut, mais il faut payer 1 $. C’est pour des causes humanitaires comme Oxfam, pour creuser un puits en Afrique, ce genre de choses. Mais on peut faire des événements, ça peut être autre chose que des journées couleurs. » Lunas, 12 ans

« On pourrait dire : “OK, si vous voulez apporter vos téléphones en classe — parce que c’est une interdiction — vous devez payer 5 $”. Là, tout le monde va dire : “OK, oui c’est pas grave. On va donner juste 5 $ et avoir notre téléphone pendant une journée ça serait cool”. » Talia

« Et ça peut marcher parce que disons que le maire de Montréal, il a quand même de l’influence et il a aussi des fonds pour des activités de ce genre. On peut utiliser notre argent. On peut exposer notre idée aux députés et je ne pense pas qu’ils seraient contre. » Yara, 15 ans

« Je demanderais des contributions, ferais un événement de levée de fonds, [j’irais] voir les députés pour leur exprimer leurs idées. » Fatine, 12 ans

Même constat à Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, par exemple :

« On pourrait parler avec le gouvernement, avec les associations des familles pauvres, des choses comme ça. Ou le ministère de la Santé parce que les personnes qui sont dans la rue, souvent, elles prennent de la drogue, elles fument, donc elles sont en mauvaise santé. Les logements sociaux, ceux qui ne vont pas bien mentalement, on pourrait les mettre dans des centres pour pouvoir les éduquer pour les aider à travailler. Et, si le gouvernement est d’accord, on pourrait faire plus de logements parce que la plupart des personnes pauvres, j’ai appris que c’est des personnes qui ont travaillé fort pour essayer d’avoir une vie meilleure. »

Sylvie, 14 ans

La maturité politique de ces adolescentes est particulièrement frappante, car il ne s’agit pas simplement d’évoquer des rêves ou des souhaits, mais de passer à l’action pour persuader des personnes qui ne sont pas convaincues d’avance. Elles vont même jusqu’à réclamer que les citoyens s’engagent davantage dans leur communauté et prennent davantage de responsabilités.

« Les citoyens devraient plus s’impliquer dans leur quartier : car s’il y a des conséquences c’est nous qui allons les assumer. [...] Le maire va demander quelque chose et ils vont le faire, je voudrais qu’ils le fassent par eux-mêmes. »

Mégane, 13 ans, Rosemont — La Petite-Patrie

Il y a une envie bien présente de contribuer, de participer, que ce soit par des discussions ou des activités, pour réfléchir aux enjeux communs et résoudre des problèmes. Les jeunes veulent amener des idées, des propositions, des projets, des visions et des innovations pour améliorer leur ville.

« Je suis ici pour apporter des nouveautés à Montréal. »

Loïc, 11 ans, Saint-Laurent

« Je suis venu parce que j’aime donner des idées. »

Justin, 9 ans, Saint-Laurent

« Il faut qu’on fasse plus de discussions comme aujourd’hui et qu’on nous écoute ! »

Jasmine, 12 ans, Mercier — Hochelaga-Maisonneuve

Certaines personnes sont tournées vers la solidarité sociale et désirent construire des espaces partagés pour montrer la beauté de la ville et favoriser l’entraide.

« Je pense qu’il faudrait plus de jardins communautaires car c’est beau et agréable les légumes et voir les gens ensemble. »

Romy, 12 ans, Pierrefonds-Roxboro

« Avoir plus de jardins et d’arbres fruitiers... gratuits parce que j’aime les fruits. »

Victoria, 9 ans, L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève

D’autres sont très politisés : Christine, 12 ans, est très impliquée dans son quartier Pierrefonds-Roxboro. Elle a fait du porte-à-porte pour ramasser de l’argent pour la piscine de son quartier, où travaille sa mère, et que le gouvernement veut fermer. Il y a donc certaines trajectoires qui amènent les jeunes à se soucier des décisions publiques affectant directement leur famille et leur communauté.

Enfin, toutes ces expériences et contributions témoignent d’un intérêt réel des enfants et des adolescents pour la vie sociale et politique de leur ville. La plupart ont un sentiment d’appartenance à Montréal, qu’ils trouvent agréable, ouverte, accueillante. Cette identité collective constitue un socle précieux de la citoyenneté. La sensibilité est là; tout ce qu’il faut, c’est la cultiver.

Recommandations pour une meilleure politique de l’enfance

Bien que les recommandations pour une politique de l’enfance débordent le cadre de ce bref article, nous pouvons d’emblée suggérer qu’il est essentiel d’inclure les enfants et les adolescents, tant dans les séances des conseils d’arrondissement et du conseil municipal (périodes de questions), qu’à l’intérieur d’activités citoyennes, d’ateliers d’urbanisme et de commissions spéciales pour qu’ils puissent partager leurs expériences, leurs préoccupations, leurs soucis et leurs rêves.

Auteur du récent essai À nous la ville ! Traité de municipalisme (Écosociété), Jonathan Durand Folco est docteur en philosophie de l’Université Laval et professeur à l’École d’innovation sociale de l’Université Saint-Paul (Ottawa). Il s’intéresse tout particulièrement à la démocratie participative, aux initiatives citoyennes en milieu urbain, à l’écologie politique et à l’économie solidaire. Il écrit dans diverses publications et anime les blogues Ekopolitica et Carnets rouges.