Penser Montréal dans le dialogue

Les bienfaits de l’approche philosophique
et dialogique

Formées à la philosophie pour enfants, les animatrices dressent le bilan de l’expérience Tours de tables. Devant l’accueil enthousiaste des enfants et des adolescents pour cette forme de consultation dialogique, elles suggèrent de répéter régulièrement l’exercice. De cette manière, Montréal pourrait bénéficier de l’engagement et des bonnes idées de ses jeunes citoyens, mais aussi les accompagner dans la formation de leur esprit critique.

Flavie Benoit, Anne Brel Cloutier et Natalie M. Fletcher

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Cette année, dans le cadre du 375ᵉ anniversaire de Montréal, la Maison de l’innovation sociale (MIS), en partenariat avec la Grande Tournée du 375ᵉ, Atelier 10 et le Centre d’écologie urbaine, offre aux jeunes âgés de 6 à 17 ans la chance de se prononcer sur leur ville. Qu’aiment-ils de Montréal ? Quels sont les éléments qu’ils n’apprécient pas et qu’ils souhaiteraient voir évoluer ? Que souhaitent-ils pour leur métropole ? Chargées de l’animation des discussions, nous avons cherché à comprendre la façon dont les jeunes pensent Montréal, à favoriser autant que possible les interactions et à observer leur capacité à utiliser leurs habiletés de pensée.

Une animation appuyée sur les préceptes de la philosophie
pour enfants

En tant que philosophes qui réféchissent à l’enfance, notre but premier était de nous assurer que les réponses des jeunes reflètent leurs préoccupations de la manière la plus authentique possible. La durée des discussions, le cadre et le nombre relativement élevé de participants créant des conditions moins optimales que celles que nous pourrions obtenir dans le cadre d’ateliers plus longs, en groupe restreint et dans un espace fermé, nous avons surtout joué un rôle d’écoute et d’accompagnement.

Cela dit, nous avons le plus souvent possible amorcé avec les enfants une réflexion sur les fondements de leurs opinions afin de vérifier que leurs réponses étaient bien pensées par eux, et pour eux. Les questions à poser s’avéraient certes précises, mais nous avons cherché à les élargir pour qu’elles servent de prétexte à une réflexion individuelle et collective. Nous avons par exemple invité les participants à développer leurs réponses ou à interagir avec les autres pour bien comprendre leurs idées, leurs intentions et les raisonnements sous-jacents.

Plusieurs facteurs ont eu une incidence sur les types de réponses obtenues, notamment les préoccupations et les besoins relatifs aux contextes socioculturels et géographiques, de même que le nombre de participants, compte tenu de la somme de questions à discuter en un temps restreint.

Parmi les réponses les plus révélatrices du jeu, celles obtenues à propos de ce que les jeunes aiment et n’aiment pas de Montréal se sont démarquées. Elles ont permis un échange de points de vue variés sur les choses à changer à Montréal. Une question en particulier a donné lieu, selon nous, aux réponses les plus éclairantes : « Quelle serait la première chose que vous changeriez si vous étiez maire ou mairesse ? »

Les nuances d’âge

La grande majorité des participants a un souci de l’autre qui est particulièrement saillant.

De manière générale, nous avons noté un haut degré d’empathie, entre autres chez les jeunes issus de quartiers plus défavorisés, mais pas exclusivement : la grande majorité des participants a un souci de l’autre qui est particulièrement saillant. Ils aiment la diversité de Montréal, son multiculturalisme, le bon voisinage et voudraient aider les personnes pauvres pour une plus grande égalité des chances.

S’il faudrait une étude plus systématique pour le confirmer (donc plusieurs mois de recherches, considérant l’ampleur du corpus), nos observations empiriques nous ont conduites à remarquer des recours différenciés à l’abstraction, chez les enfants et les adolescents.

Quand on leur demande ce qu’ils aiment ou n’aiment pas à Montréal, les plus jeunes ont souvent tendance à nommer des choses concrètes à propos de leurs besoins tangibles immédiats. Dans leurs aspirations, toutefois, ils se sont montrés tout à fait capables de viser des objectifs ayant une très large portée sociale : éradiquer la pauvreté, éliminer les automobiles à essence, encourager l’utilisation d’énergies renouvelables, baisser les tarifs des produits essentiels pour les personnes défavorisées, augmenter la quantité de logements à prix modique (ou parfois gratuits) et de programmes venant en aide aux sans-abri.

Pour déterminer les aspects positifs et négatifs de leur ville, les 12-17 ans ont été capables de prises de recul étonnantes : ils affichaient souvent des opinions plus claires, des valeurs plus ancrées et étaient alors en mesure de se détacher de leurs besoins personnels pour s’intéresser à des enjeux de la société québécoise tels que l’éducation et le vivre-ensemble. Dans leurs aspirations, ils se sont révélés toutefois beaucoup plus pragmatiques, soucieux d’aboutir à des solutions réalistes. Ils ont formulé des suggestions précises concernant l’accessibilité aux loisirs et aux activités sportives, les aménagements dans les parcs et le réseau de transports en commun, qu’ils souhaiteraient plus pratique.

Conscients de la complexité des enjeux, ils ont ausculté le problème sous différentes coutures, pour élaborer en groupe des réformes efficaces. Voici quelques exemples de sujets débattus :

• Comment réparer les rues sans nuire à la circulation ?

• Comment repenser le Code de la route et l’aménagement urbain de manière à rendre la circulation sécuritaire pour tout le monde ?

• Comment répondre aux besoins de logements sans nuire aux habitats naturels ?

• Comment les programmes d’éducation continue pourraient-ils offrir des choix aux personnes en difficulté, et les motiver à suivre des formations professionnalisantes ?

• Comment réglementer les entreprises et les commerçants pour s’assurer qu’ils n’élèvent pas trop leurs prix et qu’ils fassent des choix écologiques ?

• Et, question très importante aux yeux des 12-17 ans : comment être mieux représentés dans la ville ? Comment être plus écoutés, consultés, pris en compte dans leur spécificité ? [voir à ce sujet l’analyse de Samuel Giroux sur les adolescents]

Malgré les différences d’âge, nous avons pu remarquer, dès lors que le sujet leur tenait particulièrement à cœur, que les participants déployaient de réels efforts pour tenter de trouver des solutions. Cela montre que les enfants ont un sentiment d’appartenance à leur ville en tant que citoyens à part entière et non en tant qu’enfants de citoyens, et ce, dès le plus jeune âge.

À LaSalle, entre autres nombreux exemples, les jeunes se sont montrés très sensibles aux enfants malades et aux populations en difficulté, au racisme aussi. Ensemble, ils ont tenté de trouver des moyens pour lever des fonds au profit de jeunes atteints de pathologies, et souhaitaient aider et encourager des enfants dans leur réussite scolaire. Ils se sont questionnés sur la façon de savoir si une personne est raciste ou non et allaient même jusqu’à parler de Donald Trump, comme à Ahuntsic-Cartierville par exemple. Ils se sont aussi montrés très curieux de mieux comprendre le fonctionnement du système politique québécois, à l’instar de Gabrielle, 7 ans, LaSalle, qui demandait : « Pourquoi n’y a-t-il pas de président ici ? » Nous en concluons donc qu’il serait très intéressant et enrichissant pour les enfants d’avoir accès à ce genre d’informations lors d’ateliers de philosophie politique, par exemple. Nous souhaitons que la politique puisse être expliquée clairement aux jeunes afin qu’ils la comprennent davantage et qu’ils puissent prendre leur place en tant que citoyens. Beaucoup d’entre eux veulent s’exprimer et partager leurs idées. N’est-il pas de notre devoir de les écouter ?

Les nuances géographiques et sociales

Dans certains arrondissements, la cherté de la vie, l’insécurité ou la défaillance des infrastructures (parcs, modules, équipements sportifs, offre culturelle, mais aussi état des écoles ou des établissements de soins) occupent toute la discussion, révélant leur prégnance dans le quotidien. À Montréal-Nord, par exemple, les participants sont très préoccupés par la présence de gangs de rue; ils évoquent l’intimidation et l’état de délabrement des parcs. C’est aussi le cas à Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, et à Mercier–Hochelaga-Maisonneuve. C’est aussi dans ces quartiers que la conscience des inégalités de richesse est la plus saillante, quoi qu’elle soit, en fait, relativement partagée : à Ahuntsic-Cartierville, dans Le Sud-Ouest, à Saint-Léonard, à L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève, à Lachine ou à LaSalle, la pauvreté et l’entraide ont occupé une bonne partie de la conversation.

Dans les quartiers les plus centraux ou les milieux plus favorisés (Le Plateau-Mont-Royal, Outremont, Ville-Marie, Rosemont–La Petite-Patrie, par exemple), les réponses portaient un peu moins sur l’entraide sociale et davantage sur le respect du vivre-ensemble (les ordures et les crottes de chien par terre, les gens qui fument dans les parcs et près des écoles, ceux qui crient des vulgarités dans la rue, etc.), la protection de la faune et de la flore et les initiatives améliorant la qualité de vie (accessibilité des lieux et activités, animations).

La conscience écologique des jeunes Montréalais est une des données les plus frappantes de ces Tours de tables (au même titre que l’empathie mentionnée plus haut). Les enfants sont grandement attachés aux parcs et aux espaces verts de leur ville, mais aussi à la présence des arbres et à l’état de leur planète en général. Ils semblent très affectés par la destruction des habitats naturels au profit de constructions qui ne leur semblent pas toujours compréhensibles [voir les analyses de Jonathan Durand Folco et Jonathan Lapalme].

À Pierrefonds-Roxboro, par exemple, les enfants semblaient très concernés par la protection de la faune et de la flore. Veronika, 10 ans, qui prend un grand plaisir à se balader en forêt « pour voir les arbres et les combinaisons de couleurs », disait ne pas apprécier la coupe des arbres, qui a pour conséquence que « des animaux perdent leur maison ».

Elle est soutenue par Béatrice, 11 ans : « Je ne pense pas que c’est bon de couper les forêts, parce qu’il faut laisser les animaux dans leur habitat naturel. C’est bien de sauver la nature et les animaux, au lieu de construire des maisons. »

Dans le groupe des ados, Christine, 12 ans, qui « aime surtout regarder la nature, regarder les arbres, les animaux », se disait aussi triste qu’on prenne si peu soin de la nature. Construire des maisons neuves dans les zones sauvages détruit les maisons des animaux :

« [Ce qui m’énerve le plus, c’est] la destruction de la nature, il y a un arbre, à côté d’un parc juste en arrière et la mère de mon amie elle fait partie d’un comité qui aide et lutte contre la destruction de la nature. J’y suis allée en octobre peut-être et on a pris des photos. Il y avait beaucoup d’animaux... et si tu regardes juste à côté d’ici, tu vois de nouvelles maisons, mais si tu y penses vraiment, c’est plein d’animaux qui ont perdu leur maison... et un jour, il y avait un ours, une ourse qui est venue en ville [...] c’était un bébé. Moi, ça m’a fait penser à : “il est venu là car on a détruit sa maison”. »

Florencia, 14 ans, s’indignait quant à elle de la coupe des arbres, affirmant que ce sont eux qui nous donnent de l’oxygène pour respirer. Le degré d’articulation de sa pensée est étonnant pour son âge :

« Vraiment, si on continue à couper les arbres, ça va augmenter les problèmes de changements climatiques, c’est grâce aux arbres qu’on a la chance d’avoir de l’oxygène et aussi, ben d’après mon opinion, les arbres et animaux [sont] tous égaux par rapport aux humains, car nous on n’a rien à se sentir supérieurs car on a pas raison de tuer la vie d’un arbre juste pour “oh ben je veux une maison” et si on continue à déménager et déménager, on va juste augmenter la population et puis si on se retrouve avec un surplus de population, on va se retrouver avec un problème de sous-nutrition, y aura pas assez de bouffe pour tout le monde et puis, il n’y aura pas assez d’espace, donc ça va augmenter la pollution... C’est comme entrer dans un trou noir plus ou moins, parce que ça va juste entraîner plein de surplus négatifs. »

Pour éviter la coupe des arbres, elle proposait de bâtir à la verticale pour ainsi sacrifier moins d’espaces verts. À ses yeux, cette solution présente aussi l’avantage de créer une communauté entre les voisins. Que ce soit par l’influence de leur environnement immédiat (Pierrefonds-Roxborro compte trois des plus grands parcs de l’île de Montréal) ou celle de leur éducation ou socialisation (influence des parents, engagement et militantisme des amis, etc.), il est possible de constater que ces trois jeunes filles se sentent très concernées par la conservation de la nature. Elles ont des souhaits écoresponsables pour leur ville, et leurs valeurs sont bien affirmées.

Ce constat n’est pas propre à cet arrondissement, comme en atteste la diversité des quartiers où les phrases suivantes ont été formulées, tous âges confondus :

« Je privilégierais les énergies renouvelables, comme les éoliennes, hydroélectriques ou solaires, ou encore géothermiques. Moi, je construirais des usines électriques, des panneaux solaires et je détruirais des usines au charbon. »

Antoine, 12 ans, Anjou

« Parce que la pollution, ça tue les animaux ! Parce que dans la mer, quand on jette des déchets, les poissons mangent le plastique et ça les tue. Pareil pour les ours polaires. Et beaucoup d’autres animaux. »

Eva, 6 ans, Le Sud-Ouest

« Des fois, quand je marche, je vois des choses, des déchets [...]. Je n’aime pas ça. Ça serait vraiment cool comme une corvée où les gens gentils ramassent tous les déchets. C’est bon pour l’environnement. »

McKyla, 12 ans, Le Sud-Ouest

« Ce que j’aime moins, c’est quand je vois sur l’autoroute des animaux se faire frapper par une voiture, je trouve ça plate. C’est des accidents, mais il pourrait y avoir des solutions. Comme construire des murs plus hauts pour les animaux autour des forêts. [...] Moi, pour la pollution, j’arrêterais d’utiliser les sacs en plastique, parce que ça, ça fait pas mal de pollution. »

Lilie, 13 ans, Le Sud-Ouest

« Que tout le monde fasse du compost, parce que ça aide la nature à pousser. »

Samuel, 12 ans, Le Sud-Ouest

« J’interdirais la pollution, parce que ça peut faire des choses graves à la nature et aux animaux, ça pourrait les tuer et pourrait détruire la planète. »

Éloi, 10 ans, Le Sud-Ouest

« Je n’aime pas qu’on coupe beaucoup d’arbres, qu’on en coupe trop pour rien. La seule raison [pour laquelle] on respire, c’est à cause des arbres. Puis là, si on a moins d’arbres [pour la] génération qui va venir, il n’y en aura plus. »

Maya, 11 ans, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension

« Aussi, Montréal c’est une grosse ville qui consomme beaucoup sauf qu’il y a le mont Royal, c’est comme un espace vert. Tu peux être dans la ville mais aussi être tranquille entourée de verdure, les arbres. Je pense que c’est un très bel atout. »

Ghita, 13 ans, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension

« Moi, je trouve ça très important, d’être écologique. À Montréal on commence, mais il faut que ce soit plus présent. »

Fatima, 13 ans, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension

« Moi, si ça ne tenait qu’à moi, j’aimerais que Montréal recommence tout à zéro. Qu’on revienne avant que la pollution arrive. Comme retourner dans le passé avant que les mauvaises choses arrivent pour corriger ça : y aurait plus de pollution, plus de graffitis, plus de sans-abri. »

Kendy, 7 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Sans baguette, mon idée serait difficile parce que la plupart des gens ne veulent pas adopter une nouvelle source d’énergie comme l’eau qu’on pourrait recycler ou alors l’air, parce que ce sont des éléments de la nature qu’on peut utiliser. Mais les gens disent qu’ils ne sont pas assez puissants, comme les éoliennes on dit que c’est pas assez puissant pour des voitures. »

Medhi, 8 ans, Ahuntsic-Cartierville

« Qu’il n’y ait plus aucune pollution. Si toutes les villes étaient comme ça, la Terre serait trop polluée et la Terre pourrait s’éteindre. »

Ariane, 10 ans, L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève

Les habiletés réflexives des enfants

Le processus de discussion ne visait pas seulement à consulter les jeunes. C’était aussi l’occasion de les amener à réfléchir à voix haute et de penser par eux-mêmes. Nous avons pu être témoins, à plusieurs reprises, de discussions lors desquelles les jeunes se lançaient la balle entre eux.

À Anjou, par exemple, a eu lieu un bel échange concernant la sécurité routière. Un jeune a pris position pour dire que les cyclistes sont dangereux. Une autre lui a rétorqué que le problème est à la source, dans l’éducation et les aménagements qui ne favorisent pas le partage de la route. Selon elle, il faudrait apporter des changements pour rendre la circulation plus agréable et sûre pour tous :

« Les cyclistes sont dangereux et respectent pas, ils passent au rouge... » Antoine, 12 ans

« Comment pourrait-on changer ça, selon toi ? » (Animatrice )

« On peut pas changer ça, c’est les cyclistes qui respectent pas les pistes cyclables, donc c’est plutôt eux qui devraient changer. » Antoine

« Oui, mais on fait partie de ces gens-là en même temps... Moi, je pense qu’il faudrait clarifier le Code de la route pour les cyclistes dans la ville, ça rendrait les choses plus sécuritaires. Je trouve que ce serait plus sécuritaire que tout le monde porte un casque en vélo, parce que un casque ça peut te sauver la vie, je pense que ça pourrait aider. » Annabelle, 12 ans

Les opinions se modulaient au fur et à mesure que la discussion progressait, ce qui montre que les jeunes pensaient vraiment par eux-mêmes et qu’ils ne faisaient pas que répéter les mots de leurs parents. Souvent, lorsqu’une intervention commençait par « Oui, mais... », cela permettait de changer d’angle d’approche, ce qui est un outil de pensée réflexive. Annabelle, ici, a fait remarquer à Antoine qu’en prenant le point de vue des cyclistes (« c’est nous aussi »), on arrive à trouver des solutions.

Toujours à Anjou, la discussion qui a eu lieu entre les ados (parmi lesquels s’étaient invitée la petite Rosalie, 10 ans, venue la veille, et Nancy, 7 ans) est aussi particulièrement édifiante : elle montre que non seulement les enfants réfléchissent collectivement, mais aussi que l’apport de chacun contribue à faire glisser la conversation d’un enjeu à un autre :

« Qu’est-ce que vous changeriez ? » (Animatrice)

« Enlever tous les cônes orange ! ! » Rosalie, 10 ans

« Nan, nan, nan... » Annabelle, 12 ans

« Oui ! » Rosalie

« Mais nan, on en a besoin, les routes sont vraiment maganées, c’est sécuritaire. » Annabelle

« OK, mais alors faut refaire les routes ! Et enlever les cônes orange. » Rosalie

« Ou alors : changer la couleur des cônes orange ! » Antoine, 12 ans

« Faut qu’ils soient transparents. » Rosalie

« Ben nan, le but c’est qu’on les voie. Moi, je trouve que c’est bien de même. » Annabelle

« OK, mais alors qu’est-ce qui nous énerve chez les cônes orange ? » (Animatrice)

« C’est qu’il y en a partout et qu’ils finissent jamais les travaux quand ils les commencent. » Rosalie

« Ouais c’est ça, ça reste là pendant trois ans et ça ne change pas. Et puis les cônes bloquent le passage, puis ça crée des embouteillages c’est vraiment gossant. » Antoine

« Les échéanciers non respectés aussi, s’ils disent que cette route-là elle va être prête en deux semaines, puis ça va pas être près avant deux mois, c’est pas aidant. » Annabelle

« Comment faire pour changer cela ? » (Animatrice)

« Faire moins de chantiers avec plus d’employés, et ça va aller beaucoup plus vite. Et je ferai des lois sur l’environnement pour que les gens respectent plus, comme pas le droit de jeter les déchets à terre, pas le droit de détruire les arbres ou détruire les feuilles, ça brise les arbres. » Antoine

« OK, donc ça passerait selon toi par des lois sur l’environnement, mais encore ? » (Animatrice)

« Plus de carburant fossile, tout électrique ! » Antoine

« Ça se ferait comment ? » (Animatrice)

« Ça prendrait du temps, deux trois ans... » Antoine

« Mais non, plus que ça. » Annabelle

« Est-ce que tu savais qu’au Danemark dans deux ans toutes les voitures seront électriques ? » Antoine

« Oh mon Dieu au moins cinq ans. Mais on s’en va vers ça peu à peu, il y en a de plus en plus des véhicules à l’électricité. » Annabelle

« Je réduirais le coût des autos électriques... parce qu’il y a moins d’autos électriques parce que ça coûte extrêmement cher. » Antoine

« La Ville, qu’est-ce qu’elle pourrait faire pour encourager les gens à acheter des voitures électriques ? » (Animatrice)

« Vendre deux fois plus cher les autos pas électriques ! » Antoine

« Mais non sinon toutes les autos s’en viennent chères. Si t’as pas les moyens de t’acheter ça ? » Annabelle

« Ben, tant pis tu prends le bus ou le métro ! » Antoine

À noter toutefois que dans ce groupe, le nombre d’enfants (cinq) et leur familiarité ont été deux facteurs particulièrement favorables aux interactions.

Dernier exemple, à Ahuntsic-Cartierville, où deux enfants ont échafaudé une réflexion sur ce que devrait être l’équité salariale :

« [Je voudrais] que tout le monde soit égal dans l’argent, que tout le monde ait le même salaire. » Mylad, 11 ans

« L’idée de Mylad est bien. Mais si un travail est beaucoup plus difficile qu’un autre travail, alors comment on fait ? Normalement, le salaire doit être plus haut que celui d’une personne. Par exemple, quelqu’un est mécanicien et l’autre c’est un inventeur. Inventeur, il reste des jours et des nuits entiers sans dormir pendant que le mécanicien, il répare quelques objets pendant la journée et il dort pendant la nuit. Mais si l’inventeur a le même salaire alors qu’il travaille fort, comment on va faire ? » Mehdi, 8 ans

« C’est la grande question. » (Animatrice)

« Il faudrait déjà au moins que tout le monde ait un travail et un travail qui gagne assez d’argent. » Mylad

« S’il y avait ça, s’il y avait le même salaire, alors ça devrait être le même travail. Ou alors, le même travail mais qui vaut le même salaire. » Medhi

Parmi les habiletés de pensée qui ont été mobilisées pendant toute l’expérience Tours de tables, nous avons souvent noté le recours à des justifications. Les jeunes puisaient dans leur quotidien pour étayer ce qu’ils avançaient, par exemple :

« On devrait mettre plus de poubelles parce que j’ai souvent quelque chose à jeter et je ne trouve jamais de poubelle. »

Yana, 10 ans, Le Plateau-Mont-Royal

« On devrait mettre plus d’équipement dans les parcs parce qu’il y a des enfants qui veulent jouer au ballon poire, j’ai vu une fille qui a accroché son ballon poire sur une branche et ça l’a cassée. Et puis c’est quand même un jeu assez populaire, ça fait plusieurs enfants que je vois, mais ils l’accrochent sur les arbres, c’est pas respectueux de l’environnement. »

Annabelle, 10 ans, Anjou

Ces mécanismes de la pensée sont des indices importants qui montrent que les jeunes réfléchissent par eux-mêmes aux problématiques du quotidien. D’où l’importance de leur donner l’occasion de le faire entre eux et non seulement à la maison avec leurs parents.

Le fait de questionner les parents après la discussion nous a aussi permis de remarquer que les opinions de ceux-ci différaient parfois de celles de leurs enfants, même si, bien sûr, les jeunes puisent parfois leur idées dans les discours parentaux.

Les bienfaits de la pratique dialogique

Bien que les discussions aient varié d’un quartier à l’autre et d’un groupe d’âge à l’autre en fonction du temps et de la quantité de participants, une ligne directrice s’est dégagée pendant tout l’été, comme un fil rouge : qu’est-ce qu’une « bonne ville » ou une « bonne personne » ? Que serait un « bon Montréal » ? Un cas précis, qui nous reste en tête, dévoile les enjeux philosophiques très élevés d’une telle pratique dialogique auprès des jeunes.

À la question : « Si tu avais une baguette magique et que tu pouvais réaliser un souhait pour ta ville, quel serait-il ? », un garçon de 11 ans nous a répondu qu’il faudrait trouver un moyen de séparer les bonnes personnes des mauvaises pour ensuite renvoyer ces dernières afin qu’elles ne nuisent pas aux dimensions positives et attrayantes de Montréal :

« [Il faudrait] mettre les bonnes personnes dans un groupe et les autres, qu’ils s’en aillent quelque part d’autre, parce que Montréal c’est une bonne ville et j’aimerais qu’elle le reste. » Housem, 11 ans, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension)

« Comment on décide qui est une bonne personne ? » (Animatrice)

« Quand quelqu’un lui parle, elle lui répond. Elle prend les feuilles, ne les met pas aux poubelles, mais au recyclage. » Housem

Pour les philosophes et praticiennes du modèle pédagogique de la philosophie pour enfants que nous sommes, ce genre d’intervention représente un moment-clé très révélateur quant au développement de la pensée chez un jeune, notamment vis-à-vis des ramifications éthiques et politiques de ses idées. Sans lui attribuer aucune intention néfaste, on peut voir que cet enfant présuppose qu’il existe bel et bien deux catégories de personnes facilement identifiables — soit les « bonnes » et les « mauvaises » — et que, par conséquent, il semble raisonnable de vouloir peupler sa ville de « bonnes personnes » afin d’assurer que Montréal reste « bon » en lui-même.

Il va sans dire que ce genre de présupposé est à l’origine des plus grandes atrocités de l’histoire humaine — la notion d’un être humain parfait a inspiré et justifié l’exclusion, voire le génocide, de larges tranches de la population dites « indésirables » par rapport à des critères douteux et souvent sans valeur. Il ne s’agit aucunement de condamner cet enfant, qui faisait montre ici de la meilleure volonté du monde et dont les propos reflètent davantage des impensés que des présupposés figés. Nous cherchons ici à souligner le potentiel de la philosophie pour enfants comme pratique de remise en question.

La pratique de la philosophie intervient au moment où un propos non examiné (ou impensé) d’un jeune risque de déclencher un ensemble d’opinions et de préjugés qui pourraient affecter sa vision du monde et, par extension, son attitude envers les autres et lui-même. Elle problématise les éléments de sa pensée en les rendant explicites et donc plus faciles à analyser et à raffiner. Cet accompagnement devient encore plus important quand le propos d’un enfant semble influencer le point de vue de ses pairs : dans ce cas-ci, les autres hochaient la tête comme pour indiquer qu’ils étaient d’accord, bien naturellement, qu’il vaudrait mieux éliminer les « méchants » de leur ville bien-aimée.

Afin de mieux comprendre les sources de cette idée, nous avons simplement demandé au garçon et à ses camarades : « Mais qu’est-ce qu’une bonne personne ? », les encourageant ainsi à énumérer des critères pour justifier cette catégorie et à faire des liens entre les aspects de Montréal qu’ils appréciaient le plus et ceux qu’ils souhaitaient améliorer. Ils ont tout de suite relevé le défi en caractérisant ce « bon Montréalais » comme étant à la fois soucieux de son environnement urbain et naturel et du bien-être de son voisinage, mais aussi engagé à créer une atmosphère accueillante et chaleureuse pour les inconnus, qu’ils soient nouveaux arrivants ou touristes, afin que chacun se sente en sécurité à Montréal et éprouve un sentiment d’appartenance.

Plutôt que d’exclure ceux qui ne répondaient pas à ces critères, les participants ont proposé d’établir des programmes pour encourager tous les citoyens à se montrer bienveillants.

Ce changement de perspective prometteur aurait certainement pu être développé avec d’autres interventions typiques de l’animation philosophique. Nous aurions souhaité aborder des questions complémentaires : Qui devrait pouvoir décider qui est une « bonne personne » ? Les personnes dites « mauvaises » peuvent-elles se transformer en « bons » citoyens ? Restons-nous les mêmes personnes toute notre vie ? Sommes-nous tous capables d’êtres « bons » et « mauvais » ?, etc. Malheureusement, les contraintes de temps et les objectifs précis du projet n’ont pas permis ce genre d’approfondissement, mais il est clair que les enfants auraient voulu (et pu) continuer à peaufiner leurs idées et que cela leur aurait été profitable sur le plan du développement moral de leur pensée. Voilà pourquoi nous conclurons sur les manières d’améliorer les conditions de discussion en vue de prochaines éditions.

Répondre ou échanger : comment favoriser l’interaction et améliorer les prochains Tours de tables ?

En indiquant ici un ensemble de facteurs déterminants pour le bon déroulement des discussions avec les enfants, nous espérons contribuer à créer à l’avenir de meilleures conditions pour ces passionnants échanges citoyens.

Composer avec des facteurs objectifs : l’âge, l’éducation et le caractère

En général, les enfants âgés de 6 à 11 ans n’avaient pas de difficulté à se mêler au groupe, mais s’adressaient souvent aux animateurs sans interagir directement avec leurs pairs autour de la table. Il arrivait aussi qu’ils aient plus de difficulté à se concentrer sur les nombreux sujets et qu’ils regardent ce qui se passe autour d’eux dans le parc. De plus, la plupart des enfants de cette tranche d’âge ne semblaient pas toujours connaître la raison de leur présence aux Tours de tables. Ils avaient parfois moins conscience de leur place dans la société, et comprenaient donc moins bien comment eux, si petits, pourraient changer leur ville. En conséquence, il conviendrait de prévoir des groupes plus restreints (de six à huit) pour cette tranche d’âge, de façon à accompagner davantage chaque prise de parole.

La majorité des 12 à 17 ans poussaient leurs réflexions beaucoup plus loin que les 6 à 11 ans, s’appuyant sur des opinions plus définies, des valeurs plus affirmées et assumées. Généralement, on l’a vu, ils se sont montrés capables de se détacher de leurs besoins personnels pour s’intéresser à des enjeux de la société québécoise. S’ils avaient eux aussi tendance à répondre directement aux animatrices, ils parvenaient plus facilement que les 6 à 11 ans à réagir aux propos des autres lorsque les animateurs leur proposaient de le faire.

Bien sûr, le cours de la discussion est aussi tributaire des tempéraments en présence et du caractère de chacun. Alors que certains enfants jouaient le rôle de leader dans le groupe, d’autres étaient plus introvertis (ou moins à l’aise avec la langue française) et répondaient régulièrement par des réponses très brèves. Bien que ce soit aux animateurs de s’assurer que tous aient le droit de parole, il est difficile en une heure d’apprendre aux jeunes à attendre leur tour, à faire preuve d’écoute active lorsque les autres parlent, à réagir aux différents propos émis, à comprendre que leur opinion est importante et qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses. Il pourrait être bénéfique d’utiliser un bâton de parole ou un autre objet tangible qui symbolise la prise de parole. Les jeunes se le passeraient un à un afin de pouvoir s’adresser au groupe.

Enfin, il est possible de constater que l’éducation des enfants et leur environnement ont une incidence sur leur façon d’interagir avec les autres. Si certains jeunes semblaient habitués (et donc régulièrement encouragés) à discuter et à émettre leur opinion sur divers sujets, d’autres paraissaient moins confiants à l’idée de partager leurs idées. Ce sentiment d’illégitimité rappelle que tous les enfants ne sont pas conscients de leurs droits et de leur place dans la société et qu’il convient de prêter une attention toute particulière à ceux qu’on n’entend peu ou pas.

Les facteurs qui peuvent être améliorés


Le temps limité et le nombre élevé de questions limitaient les interactions : les enfants répondaient comme s’il s’agissait d’une entrevue individuelle, donnant leur point de vue sans réagir à la réponse du voisin, et nous manquions de temps pour soumettre chaque réponse à la discussion collective. Le but des Tours de tables étant plutôt de faire participer les jeunes à une discussion de groupe, il serait donc bienvenu de prévoir des sessions plus longues et une quantité plus restreinte de questions, afin que les jeunes en retirent une expérience plus enrichissante.

La forme rectangulaire de la table est aussi un facteur à ne pas négliger. Pour des discussions de groupe, il est conseillé de placer les enfants en cercle. Une telle forme permet un meilleur partage de la voix et fait en sorte que tous se sentent inclus et importants.

Finalement, le nombre d’enfants présents dans le groupe est déterminant. Plus les groupes sont petits, plus il est facile pour les animatrices d’amener les enfants à développer leurs réponses, à (contre-)argumenter et à prendre conscience de certaines limites de leur raisonnement, et de les faire réagir aux différentes opinions formulées autour de la table. Avec plus de temps pour approfondir les sujets, il devient aussi plus facile pour les jeunes de pratiquer certaines habiletés de pensée (organiser l’information, fournir un exemple ou un contre-exemple, identifier des généralisations, etc.). C’est aussi dans les petits groupes qu’on parvient le mieux à engager des enfants d’une nature plus timide ou introvertie ou moins à l’aise avec la langue.

Dans l’ensemble, toutefois, on mesure à l’investissement des enfants le fort potentiel des consultations et discussions Tours de tables : la majorité d’entre eux ont spontanément ressenti le besoin de développer leur point de vue plus longtemps et, surtout, plus souvent. Plusieurs ont conclu en disant qu’ils désiraient être consultés davantage et sur une base régulière. Ils appréciaient que ce soit fait sous forme de discussion de groupe et en aimaient la dynamique. Ils et elles ont plein d’idées et de remarques intelligentes, et importantes, et se sentaient déjà « un peu plus citoyens » à la suite des discussions.

À l’écoute de leurs réponses, nous constatons qu’avec plus de temps et des discussions plus fréquentes, certains points majeurs ou récurrents pourraient être développés philosophiquement.

À l’écoute de leurs réponses, nous constatons qu’avec plus de temps et des discussions plus fréquentes, certains points majeurs ou récurrents pourraient être développés philosophiquement : Pourquoi la pauvreté ? Pourquoi la pollution ? Comment être plus écologique ? Comment avoir une économie égalitaire (dans le sens d’égalitarisme) ?

Puisque les enfants ont grandement apprécié la consultation et la pratique dialogique, nous en sommes venues à la conclusion que Montréal pourrait fortement bénéficier de leur généreuse contribution et aurait tout à gagner à répéter cet exercice sur une base régulière.

Enseignante au primaire, formée à la philosophie pour enfants, Flavie Benoit organise des ateliers dans sa classe pour accompagner ses élèves dans la formation de leur pensée critique et le développement de leurs capacités cognitives et rhétoriques.

Anne Brel Cloutier est étudiante au doctorat en philosophie de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Elle est titulaire d’une maîtrise en philosophie de l’UQAM, ainsi que d’un certificat en philosophie pour les enfants de l’Université Laval, à Québec, où l’on enseigne la méthode des Communautés de Recherche Philosophique.

Natalie M. Fletcher est praticienne et théoricienne en philosophie pour enfants. Enseignant la philosophie au Cégep John Abbott et à l’Université Laval, elle a fondé l’organisme Brila, qui développe la pensée critique, la responsabilité sociale et l’auto-efficacité chez les jeunes du préscolaire au collégial.